Presse guinéenne : le « nouveau pacte » face aux réalités du métier

Des entreprises de presse solides, des journalistes qui vivent de leur travail et des rédactions libres de leurs choix : c’est sur ces résultats que sera attendue la FEPAP-GUI. En prenant la tête de cette nouvelle fédération patronale, Amadou Tham Camara propose de redéfinir les relations entre les médias et l’État. Son discours ouvre des perspectives. Il laisse aussi des questions auxquelles les professionnels de la presse attendent des réponses concrètes.

Pour un journaliste, la liberté d’informer se joue aussi dans des choses ordinaires : recevoir son salaire, pouvoir se rendre sur le terrain, disposer d’un équipement qui fonctionne et prendre le temps de vérifier une information. Une rédaction qui manque de moyens doit faire des choix. Certains reportages deviennent difficiles à financer, certaines enquêtes à poursuivre.

En plaçant l’économie des médias au cœur de son mandat, Amadou Tham Camara aborde donc une question essentielle. Derrière les entreprises qu’il entend défendre, il y a des emplois, des familles et une responsabilité envers le public. Il y a aussi une interrogation qui traverse toute la profession : comment garder sa liberté de jugement lorsque les moyens de travailler dépendent de ceux dont on doit parler ?

La précarité des journalistes guinéens est documentée depuis plusieurs années. En avril 2022, Presse Solidaire publiait les résultats d’une enquête en ligne menée auprès de 220 professionnels. Parmi les répondants, 60,58 % déclaraient ne pas avoir de contrat dûment signé et 21,11 % affirmaient ne percevoir aucun salaire. Ces chiffres concernent cet échantillon et cette période ; ils ne décrivent pas à eux seuls la situation de toute la profession en 2026. Ils donnent néanmoins une mesure des difficultés auxquelles les réformes annoncées doivent répondre.

En juin 2025, la Fédération internationale des journalistes (FIJ) signalait encore que de nombreux professionnels guinéens étaient payés en dessous du salaire minimum. Cette fragilité financière peut avoir des conséquences sur le travail éditorial. Lorsqu’un reporter compte sur l’organisateur d’un événement pour payer son déplacement, une dépendance peut s’installer. Il devient alors plus difficile de maintenir une distance avec sa source.

Cela n’enlève rien à la responsabilité du journaliste. Mais demander de la rigueur et de l’indépendance suppose aussi de donner aux équipes les moyens de les exercer. La déontologie engage les rédactions autant que les individus.

C’est pourquoi l’annonce d’une signature « imminente » de la convention collective mérite d’être suivie de près. Le dossier a déjà une longue histoire. Selon la FIJ, le premier projet porté par le Syndicat des professionnels de la presse de Guinée (SPPG) remonte à 2018. Le document a été validé le 21 mai 2025. En août 2026, son aboutissement figurait toujours parmi les priorités du syndicat.

L’annonce d’Amadou Tham Camara intervient donc après plusieurs années d’attente. Son discours ne donne toutefois ni date précise ni détails sur les dispositions retenues. Il faudra connaître le calendrier, puis regarder ce que l’accord changera réellement : des emplois formalisés, des rémunérations versées, une protection sociale et des recours accessibles en cas de litige. La signature sera une étape importante. L’application demandera un suivi tout aussi attentif.

Sur ce terrain, la FEPAP-GUI aura une responsabilité directe puisqu’elle représente les employeurs. Elle devra défendre leurs intérêts auprès de l’État et des annonceurs, tout en acceptant d’ouvrir la discussion sur les pratiques au sein des entreprises. Les difficultés de trésorerie méritent d’être entendues. La répartition des ressources entre les charges, les investissements et les salaires mérite également d’être examinée. Une amélioration des revenus du secteur doit pouvoir bénéficier aux personnes qui produisent l’information.

Cette question rejoint un défi plus large de l’économie guinéenne : faire en sorte que la croissance améliore les conditions de vie. En juin 2026, la Banque mondiale présentait son nouveau partenariat avec la Guinée autour de la création d’emplois et d’une meilleure diffusion des bénéfices de la richesse minière. Pour les médias aussi, l’expansion de l’activité économique doit se traduire en débouchés durables.

Les budgets de communication des entreprises peuvent offrir des ressources. Ils posent également une exigence d’indépendance : une rédaction doit pouvoir enquêter sur une société qui achète ses espaces publicitaires. Cette liberté sera d’autant plus solide que le média disposera de plusieurs sources de revenus et de règles claires entre ses activités commerciales et son travail éditorial.

La même exigence vaut pour la publicité institutionnelle. RSF décrit un secteur privé largement dépendant des annonceurs, tandis que les médias publics bénéficient d’un accès privilégié aux communications gouvernementales. La demande de transparence portée par la FEPAP-GUI répond donc à un enjeu concret. Encore faut-il préciser les règles : quels critères d’attribution, quels bénéficiaires, quels montants et quels délais de paiement ?

Publier ces informations permettrait aux entreprises de mieux se situer et de contester, le cas échéant, une décision sur des bases vérifiables. Un média devrait pouvoir accéder à ces marchés sans que sa proximité avec les autorités entre en ligne de compte.

La demande d’une fiscalité adaptée appelle, elle aussi, des précisions. Il faudra identifier les prélèvements qui pèsent le plus sur les entreprises et expliquer comment les aménagements proposés favoriseraient l’emploi ou la production journalistique. Le discours fixe une orientation, mais ne fournit pas encore les chiffres nécessaires à cette discussion.

Reste une réalité que les questions de financement ne doivent pas faire oublier : une entreprise de presse a besoin de pouvoir exercer son activité dans la durée. En mai 2024, les autorités ont retiré les agréments de plusieurs radios et télévisions privées, invoquant le non-respect de leurs cahiers des charges. RSF estime que l’interdiction de quatre radios et de deux télévisions a entraîné la perte de plus de 700 emplois. De telles décisions touchent les salariés et les promoteurs, tout en réduisant l’offre d’information accessible au public.

Sur ce point, le discours fondateur laisse des questions ouvertes. Amadou Tham Camara remercie les autorités pour leur accompagnement et affirme vouloir préserver le rôle de contre-pouvoir de la presse. Il précise peu les garanties attendues face aux fermetures, aux pressions et aux risques encourus par les journalistes. Le dialogue avec l’État devra aussi porter sur la sécurité des professionnels, l’accès à l’information et la possibilité de critiquer l’action publique.

L’Observatoire économique des médias annoncé pourrait donner une base plus solide à ces échanges. Pour être utile, il devra permettre de mieux connaître les revenus des entreprises, les rémunérations, l’emploi et le marché publicitaire. Ses travaux pourraient notamment montrer si une hausse des ressources se traduit par de meilleures conditions de travail. Ils devront aussi tenir compte des différences entre les grands groupes, les petites rédactions et les médias de l’intérieur du pays.

Le chantier numérique demande la même attention aux réalités. Protéger les contenus, dialoguer avec les plateformes et former à l’usage responsable de l’intelligence artificielle sont des objectifs utiles. Leur mise en œuvre suppose du matériel, des compétences et des financements. Une forte audience en ligne ne suffit pas toujours à payer une équipe. La question des revenus devra donc accompagner celle des nouveaux outils.

Enfin, les engagements en faveur des médias de l’intérieur, des jeunes et des femmes devront se retrouver dans les moyens accordés. Les points focaux régionaux annoncés seront attendus sur leur capacité à faire remonter les besoins et à faciliter l’accès aux formations, aux équipements et aux financements. La fédération pourra commencer par rendre visibles ses propres choix, ses comptes et les résultats de ses actions.

La FEPAP-GUI dispose d’une occasion de faire avancer des dossiers longtemps discutés. Sa crédibilité se construira dans la négociation, puis dans le suivi des engagements pris, y compris par ses membres.

Pour les journalistes, le changement aura un sens très concret : pouvoir vivre de leur travail, mener un reportage avec les moyens nécessaires et publier une information sensible sans craindre de perdre leurs ressources. C’est jusque dans cette liberté quotidienne que le « nouveau pacte » devra tenir ses promesses.

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